Face à la prolifération du moustique-tigre, les solutions pour piéger cet insecte se multiplient en magasin et sur le web. Toutes n’ont pas le même rôle, ni la même efficacité. Un article qui permet à chacun-e de faire le tri.
Le retour de la chaleur rime pour beaucoup d’entre nous avec la fin de l’insouciance au jardin ou sur la terrasse. En cause : Aedes albopictus, nom latin du moustique-tigre. Outre les désagréables piqûres qu’il inflige, l’insecte peut aussi véhiculer des maladies [1].
Face à ce fléau, le premier geste — crucial — consiste à supprimer toute eau stagnante chez vous (pots, bâches, gouttières, etc.). Cela ne suffit pas toujours : un voisin moins scrupuleux, un réservoir d’eau inaccessible… Il en faut peu pour que le culicidé continue de sévir. Vous voilà alors à chercher votre salut parmi les solutions vendues en magasin de bricolage ou en ligne.
« Piège d’extérieur novateur », « réduit jusqu’à 80 % de la population de moustique », « 100 % naturel et sans produits chimiques », « efficacité redoutable contre tous les moustiques »… Les promesses ne manquent pas. Faut-il s’y fier ? Les pièges pour moustique sont-ils réellement efficaces ?
« Oui, il existe des pièges efficaces, mais il n’y a pas d’outil magique, répond Antoine Mignotte, responsable Recherche et développement chez Altopictus, entreprise spécialisée dans la surveillance et la lutte contre le moustique-tigre. Leur efficacité dépendra du contexte. Aucun piège ne permet à lui seul de contrôler durablement une forte infestation si l’environnement demeure favorable au développement des moustiques. »
Première chose à savoir : seule la femelle du moustique pique, et seulement après avoir été fécondée. Elle a besoin de protéines, qu’elle trouve dans le sang, pour le développement de ses œufs. Les deux grandes catégories de pièges commercialisés ciblent donc ces femelles, à deux moments différents de leur cycle de vie : les pièges dit « à femelles gravides » (ou piège passif) qui visent les femelles en recherche d’un lieu de ponte ; les pièges à femelles en recherche d’hôte (ou piège actif) destinés à celles qui cherchent du sang. Si des entreprises vendent ces deux types de pièges, il en existe également à construire soi-même, ainsi que d’autres au mieux inefficaces, au pire nuisibles.
Les pièges à femelles gravides
Ils imitent un lieu de ponte. Leur fonctionnement est simple : un seau avec un peu d’eau dedans pour attirer le moustique, un filet ou une moustiquaire pour l’empêcher d’y accéder, des parois transparentes pour l’inciter à aller vers la lumière et des bandes adhésives sur les parois intérieures pour le neutraliser.
Dans certains pièges, la plaque collante est remplacée par un insecticide. « Cela n’a aucun intérêt puisque le système permet justement de se passer d’insecticide avec une simple plaque collante », estime Antoine Mignotte.
Parmi les modèles qu’on trouve dans le commerce, le BG-Gat du fabricant allemand Biogents est l’un des plus anciens dont l’efficacité a été reconnue par plusieurs études scientifiques. Son prix de base reste relativement accessible, autour d’une trentaine d’euros.
Dans un avis publié en septembre 2021, l’Autorité de sécurité sanitaire (Anses) concluait que ce type de piège pouvait être efficace, mais à trois conditions : une densité de un à trois pièges par maison minimum (ce qui multiplie le coût), selon les modèles, la taille des jardins et la végétation ; plus de 60 à 80 % de maisons couvertes dans un quartier ; une durée de piégeage dépassant trois semaines.
« Il doit être utilisé dans le cadre d’une action collective, confirme Antoine Mignotte. Si on en met dans un seul jardin, l’impact sera limité. C’est intéressant quand les communes en distribuent dans des quartiers. »
En les installant en nombre dès le début de la saison, ils peuvent contribuer à limiter la multiplication de ces insectes. Mais il faut que le moustique n’ait pas trop le choix : s’il a d’autres réserves d’eau à sa disposition, le piège sera moins efficace. D’où l’importance de supprimer toute eau stagnante.
Les pièges doivent aussi être positionnés dans les gîtes potentiels de repos du moustique-tigre. Placez-les dans la végétation et dans des zones ombragées un peu plus fraîches et humides. Enfin, dernière condition indispensable : bien les entretenir. Veillez surtout à ce que le couvercle soit bien mis en place. « Sinon, le moustique va pouvoir accéder à l’eau, y pondre, et là, ce sera l’effet inverse de celui recherché ! » avertit le porte-parole d’Altopictus. Enfin, ces seaux-pièges ne sont d’aucune utilité face aux moustiques communs de type Culex qui ne pondent pas dans ce type de récipient.
Les pièges à femelles en recherche d’hôte: expiration saccadée de CO2 et odeur de la transpiration
La seconde catégorie de pièges s’appuie sur le principe du biomimétisme et imposent d’être raccordés à une source d’énergie. Ils imitent la proie (le corps humain) en s’appuyant sur deux éléments : l’expiration saccadée de CO2 et l’odeur de la transpiration.
La respiration est simulée généralement grâce à une bouteille de gaz CO2 et un ventilateur qui permet au moustique de repérer la proie de loin. En parallèle, un leurre olfactif contenant notamment de l’acide lactique (substance que dégage notre corps) et de l’octénol (composant aromatique des champignons), est diffusé afin d’inciter l’insecte à s’approcher le plus possible. Une fois près de la borne, celui-ci est aspiré et maintenu au fond d’un filet grâce à un flux d’air constant l’empêchant de ressortir. Un stratagème qui fonctionne avec tout type de moustique, pas seulement le tigre.
Dans son avis de 2021, l’Anses citait des travaux menés en 2015 et 2018 qui montraient que « l’utilisation continue de plusieurs pièges à femelles en recherche d’hôte peut réduire de manière significative la densité d’Aedes albopictus et le taux de piqûre dans des environnements urbains (en quelques semaines) ». Même si peu d’études sur le sujet ont été publiées dans des journaux à comité de lecture, précisait l’Autorité.
Des pièges à plusieurs centaines d’euros
« On obtient une réduction des piqûres de 88 % dans un rayon de 60 m, assure Pierre Bellagambi, PDG de Qista, une société qui commercialise plusieurs modèles de bornes, notamment auprès de collectivités. Lors d’une étude menée pendant trois ans en Camargue, nous avons mesuré le nombre de piqûres avec et sans piège, dans une zone identique. Dans la zone sans piège, on arrivait à 15 piqûres toutes les 10 mn contre 1 piqûre toutes les 10 mn dans la zone avec piège. » Mais l’Anses qui s’était penchée sur une autre étude menée avec des bornes Qista à La Réunion estimait en 2021 que « les résultats obtenus ne [permettaient] pas de conclure quant à [leur] efficacité » [2].
Plus sophistiqués que les pièges à femelles gravides, ces appareils s’avèrent aussi beaucoup plus chers. Les plus accessibles [3] coûtent aux alentours de 400 euros (par exemple l’Aero-trap de Biogents) mais certains modèles dépassent les 800 euros (Mosquito Magnet Pioneer, Qista One, I-Garden de Inyo). Pierre Bellagambi estime que, pour un jardin de 60 m de long, une borne suffit. « Si la maison est posée au milieu du jardin, il faut généralement deux bornes, une devant la maison et une derrière », précise-t-il.
Il faut ensuite ajouter le coût de renouvellement des consommables (CO2 et leurre olfactif). Qista, qui lance cette année une nouvelle borne (One XS) plus petite à destination des particuliers, estime que « pour la première année, il faut compter 600 euros TTC pour l’achat de la borne et 25 à 35 euros par mois pour les consommables, pour une utilisation de treize-quatorze heures par jour ».
Eau stagnante : « des milliers de moustiques à la semaine qui éclosent »
Là aussi, l’emplacement choisi est fondamental : placez la borne dans les zones de repos des moustiques tigres, dans un lieu à l’ombre, plus frais et avec de la végétation. Mais jamais sur la terrasse ou près du salon de jardin, car il est fort probable que le moustique choisisse vos gambettes plutôt que le piège. Enfin, installer ces pièges ne doit pas vous exempter de lutter contre toute réserve d’eau stagnante.
« Dans une réserve d’eau de pluie, ce sont des milliers de moustiques à la semaine qui éclosent ; un piège, lui, piègera dans le meilleur des cas quelques centaines de moustiques par jour », insiste Antoine Mignotte. Autrement dit, ces pièges peuvent limiter le nombre de moustiques, mais ils ne feront pas tout.
Dernier élément à savoir : ces appareils font du bruit, ventilateur oblige. Biogents avertit sur son site : « Le piège BG-Mosquitaire produit un son d’environ 50 dB (mesuré à 1 mètre du piège dans une pièce vide) ». Pierre Bellagambi assure que les nouveaux modèles Qista sont moins bruyants : « On a travaillé sur l’aérodynamisme de l’appareil. Mais l’aspiration doit rester assez forte car le moustique-tigre a une grande capacité et maîtrise de vol. »
Les pièges fait maison et plans en téléchargement gratuit
Face aux prix très élevés des pièges vendus dans le commerce, il peut être tentant de fabriquer son propre piège, d’autant que le web regorge de tutoriels. La plupart reposent sur un mélange censé dégager du CO2 à placer dans une bouteille coupée en deux, avec une partie en entonnoir. Les ingrédients de la recette sont plus ou moins les mêmes : de la levure de bière ou de boulanger, du sucre et de l’eau chaude. D’autres modèles plus complexes intègrent des systèmes de diffusion et d’aération.
Est-ce efficace ? Antoine Mignotte se veut prudent sur le mélange : « Ça va marcher peut-être, mais très ponctuellement, sur 24 ou 48 h. L’efficacité est très aléatoire, elle va varier en fonction de la dose, de la température, de l’humidité… »
La société Lami — pour L’Anti-moustique intelligent — a développé une formulation qui permet une diffusion continue de CO2 pendant un mois sans recours à une bouteille de gaz. Les fondateurs, Marie Salomon et son conjoint Emmanuel Liais, ont mis au point en 2022 un piège à fabriquer soi-même.
« Après avoir déménagé en périphérie de Toulouse, nous étions tellement envahis de moustiques tigres qu’il nous était impossible de profiter de notre jardin », explique Marie Salomon. Face aux prix exorbitants des bornes anti-moustique (« plus de 2 000 euros à l’époque »), son mari, ingénieur en aéronautique, imagine un prototype avec ventilateur et panneau solaire pour le rendre autonome.
De son côté, Marie Salomon, qui travaille alors dans la pharmaceutique, met au point un leurre olfactif — « des granulés imprégnés d’acide lactique et d’octénol » — et une alternative à la bouteille de gaz qu’ils jugent trop contraignante, à savoir une pâte nutritive sucrée fabriquée à partir de gel utilisé pour diffuser du CO₂ dans les aquariums.
« En y ajoutant un sachet de levure de boulanger et de l’eau, on obtient un phénomène de fermentation pendant un mois, le temps que les levures aient consommé le sucre, sur le même principe que le kéfir », décrit-elle.
Le couple met les plans de son invention en téléchargement gratuit sur une page web qu’il développe et crée un groupe Facebook pour le partage et le retour d’expériences entre bricoleurs. Face au succès, ils finissent par créer leur société et vendent désormais leur piège en kit à assembler « pour les personnes qui ne se sentent pas de le bricoler elles-mêmes ».
Les tarifs restent élevés : 729 euros la borne solaire ou 489 euros la borne électrique. « Nous donnons toujours en open source la notice de construction de notre borne [4] », dit la responsable de Lami.
On y trouve la recette pour fabriquer le gel CO2, mais pas celle du leurre olfactif, qui relève de la réglementation sur les biocides, dans la catégorie des répulsifs et appâts. « Celle-ci exige une accréditation d’État, non seulement pour la formulation du produit, mais également pour son mode de diffusion, explique Marie Salomon. Cela assure que nos attractifs ne présentent aucun danger pour la santé humaine ni pour les écosystèmes, notamment les insectes non ciblés. » Lami le vend au prix de 15 euros pour une quantité valable un mois.
Les pièges à éviter
Attention aux gadgets ! Certains fabricants proposent des pièges à rayons ultraviolets ou avec lumière LED censés vous débarrasser des moustiques. Antoine Mignotte d’Altopictus est catégorique : ces produits ne serviront jamais à attraper des moustiques tigres qui sont des insectes diurnes. « Même sur le moustique commun, le Culex, qui est nocturne, ça ne marche pas tant que ça, dit-il. Et surtout, ce type de piège peut avoir un gros impact sur la faune non cible, comme les papillons de nuit. » À proscrire donc.
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source: https://reporterre.net/
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Notes
[1] En 2025, 81 foyers de transmission locale et près de 809 cas autochtones de chikungunya ont été comptabilisés dans l’hexagone. Et 30 cas autochtones de dengue. Un record, poussant les autorités sanitaires à appeler cette année à la vigilance de tous
[2] Qista a voulu apporter cette précision après publication : « Le rapport de l’Anses ne conclut pas à l’inefficacité des bornes Qista ; il indique surtout que les conditions expérimentales ne permettaient pas de statuer de manière robuste. »
[3] Certains modèles ne diffusant que le leurre olfactif, sans CO₂, sont accessibles à partir de 150 euros, comme le BG-Mosquitaire.
[4] À demander dans le formulaire situé en bas de la page de leur boutique en ligne.
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Voir aussi:
« La stérilisation des mâles porte ses fruits« https://reporterre.net/Cette-ferme-a-moustiques-sterilise-des-males-avant-de-les-relacher-dans-la-ville
« Guide pour combattre le moustique tigre » https://reporterre.net/Notre-guide-pour-combattre-le-moustique-tigre