Éric Lenoir est jardinier paysagiste et auteur de plusieurs ouvrages sur le jardinage écologique. “Le Petit traité du jardin punk” suivi de “Le Grand traité du Jardin punk” chez Terre vivante. Il a aussi été pépiniériste pendant plusieurs années, spécialisé dans les plantes aquatiques. En Bourgogne, son jardin Le Flérial reste un lieu magique à visiter. Plus près de nous, à Bédoin, Sylvie Brun met en application dans sa « Roseraie de Gérenton » (1) les principes du « jardin punk ».
Le jardin punk
Le « punk » puise ses racines dans la colère et le sentiment d’un avenir bouché, caractérisé par une esthétique du détournement et une éthique du « do it yourself ». Appliqué au jardinage, cela donne une approche fondée sur des critères énoncés dans Le Grand traité du jardin punk : pas cher, facile et rapide à faire et à entretenir, autonome, résistant aux agressions, non nuisible, écologiquement intéressant et plus beau que l’existant.
« Tu n’es plus dans le ‘je veux ça, donc je l’aurai’. Tu es dans le ‘je n’ai pas de moyens, ne sais rien faire, qu’est-ce que je peux créer comme jardin ? », résume Éric. Cette inversion de perspective est fondamentale. Au lieu de plier le vivant à nos désirs, le jardin punk compose avec l’existant, révèle et utilise les potentialités du lieu plutôt que de les contraindre.
Un exemple illustre cette logique : « Pour créer un espace de repos, sans moyens de planter des arbres, il faut l’implanter où ils sont déjà. Ce ne sont pas les arbres, ni l’ombre que l’on a prévu, mais c’est là qu’on le fait parce que ça existe. »
« A mon sens, cette approche provient de la pensée anarchiste, précise notre jardinier punk pour La Relève et La Peste. « L’humain n’est pas placé au sommet de la pyramide. On a nos besoins, on les définit. Puis, on se demande de quoi on peut se passer ? »
Cette philosophie du renoncement volontaire, du choix de la sobriété pour pouvoir partager, s’oppose radicalement à la logique consumériste qui domine notre époque.
De la Bourgogne à la Bretagne
Depuis trois ans, Éric Lenoir reprend ces principes sur son terrain breton, anciennement des prés en zone humide partiellement reboisés par la déprise agricole. Ce changement d’environnement – de l’argile bourguignonne à la terre bretonne humide – est une nouvelle occasion de mettre en œuvre le concept du jardin punk.
« Quand je l’ai visité fin 2022, j’ai prêté attention à la sécheresse qui régnait et avait fait des dégâts considérables en Bretagne, comme les incendies dans les Monts d’Arrées », se souvient-il. Le choix du terrain était donc stratégique : « C’était un endroit encore humide, avec de l’eau. »
Une attention cruciale face aux enjeux climatiques.
Les transformations observées en trois ans démontrent les capacités de régénération naturelle de la biosphère quand on lui laisse de l’espace et du temps.
« Les thuyas qui étaient taillés en haies ici, ont pris quatre mètres. Ils commencent à prendre des allures de séquoias, » sourit Éric. Cette libération des végétaux de leur « statut de haies » convient au style punk.
Les anciens lauriers du Caucase trouvent leur place dans cet écosystème repensé. « À défaut de les détruire, comme espèce invasive, je les garde. Ce qui me ravit puisqu’ils sont remplis d’oiseaux qui mangent les fruits, et de fouines aussi », explique le jardinier. Ce pragmatisme écologique assume les contradictions plutôt que de les nier.
L’observation comme outil [r]évolutionnaire
Le facteur temps, souvent perçu comme une contrainte, devient un allié dans l’approche punk. « Pour faire sans argent, avec peu de temps, il faut passer par des stades comme l’observation pour envisager les choses différemment », explique Lenoir pour qui l’observation prend une année pleine pour se lancer. « J’ai besoin de voir défiler les saisons pour comprendre un jardin.”
Cette observation révèle des détails… comme la multiplication du nombre des grives. L’exhumation de roches enfouies crée des « enclumes sur lesquelles les grives viennent casser leurs escargots ». Ces gastéropodes envahissants seront alors mieux régulés.
« Petit à petit, j’ai multiplié le nombre et la richesse des écotones. » Ces zones de transition entre différents milieux sont cruciales pour la biodiversité. La vieille souche couverte de lierre, le houx, les haies transformées en arbres : chaque élément contribue à enrichir la mosaïque écologique. « Tout ça, c’est de la vraie richesse », se réjouit le jardinier auprès de La Relève et La Peste.
Cohabitation et négociation permanente
Le jardin punk suppose une cohabitation avec la faune sauvage qui relève de la « négociation permanente ». Cette expression, récurrente dans le discours d’Éric, résume sa gestion pragmatique des conflits d’usage. Chaque espèce décide de ce qui est essentielle pour elle.
« Le chevreuil qui mange mes rosiers, le blaireau qui va gratter à un endroit où j’ai repéré un super champignon, pour le boulotter à ma place. On partage tous ! »
Cette acceptation du partage contraste avec la logique de propriété et de domination de la nature en vogue depuis quelques siècles. Mais elle exige des stratégies de cohabitation punk. « Avec les chevreuils, ce qui marche bien, c’est les branches de houx ou des chardons que je récupère. Je vais décrocher la rosette ou la tige d’un chardon et je la suspends dans les jeunes arbres. » Des solutions simples qui utilisent les ressources du lieu.
Pour les salades, la négociation semble impossible avec les gastéropodes dont la voracité est illimitée : « J’ai abandonné, ce n’est même pas envisageable. » Cette acceptation des limites fait partie de la philosophie punk : consentir à renoncer plutôt que s’épuiser dans des luttes vouées à l’échec.
Alarme climatique: raréfaction des insectes
Éric observe aussi, dans son jardin, les bouleversements climatiques. Malgré un environnement préservé – « peu d’agriculture intensive dans les alentours » – les signaux d’alarme se multiplient.
« La raréfaction des insectes au printemps me terrifie », confie-t-il. Les études scientifiques qui documentent l’effondrement des populations d’insectes se confirment sur le terrain. « Je n’ai pour ainsi dire pas vu de butineurs avant mi-mai ; des bourdons un peu puis ils s’en sont allés. »
Au sujet des dérèglements climatiques : « Il a fait froid en mai jusqu’à -4°C, et en février j’avais 28 degrés au soleil. Y a un truc qui ne va pas. »
L’absence d’hirondelles le laisse abattu. « Je désespère de voir passer des hirondelles dans mon jardin. Mais non, elles ne viennent pas jusque-là. » La chute dramatique des populations d’oiseaux insectivores, documentée par les ornithologues, n’est pas une fable.
Les tiques : symbole d’un équilibre rompu
La question des tiques, omniprésentes dans le jardin breton, illustre parfaitement les dilemmes du jardin punk. Éric accepte qu’il puisse en avoir. Cette acceptation du risque s’oppose à la logique sécuritaire. « C’est vrai que si je tonds tout très ras, il y a tendance à avoir moins de tiques », reconnaît-il. Mais c’est une solution simpliste. Quid de l’écosystème qu’il s’efforce de préserver ? En bon punk, il enlève « les tiques à chaque fois que je me balade en tongs et en short ».
Il laisse le temps au jardin de se développer grâce à sa compréhension fine des équilibres écologiques. « Plus je vais avoir de petits oiseaux insectivores qui reviennent, moins j’aurai de tiques. Plus le renard viendra de façon fréquente, moins j’aurai de tiques. »
La solution passe par la restauration des chaînes alimentaires plutôt que par l’élimination.
Plantations : quantité et discrétion
La stratégie de plantation d’Éric Lenoir est très punk : massive mais discrète. « J’avais 700 pots vides à la fin des plantations. Et ce n’était que ce qui était en pot. » Cette débauche quantitative contraste avec la discrétion visuelle : « Si je dis j’ai ajouté dix ou quinze azalées, personne n’en voit une seule. » C’est voulu. Elles sont au milieu des « grandes herbes » existantes ; elles auront leur moment de gloire. « Au printemps, ça pète de fleurs de tous les côtés. »
La Bretagne se prête aux azalées du Japon, « impossibles en Bourgogne dans mon jardin du Flérial. Il aurait fallu que je ramène de la terre de bruyère, que je les soigne, que je les arrose en été. » En Bretagne, ces mêmes plantes prospèrent naturellement. Un point pour la logique du « faire avec » plutôt que du « faire contre ».
Biodiversité : priorité absolue
La biodiversité, c’est punk. « Ma plus grosse inquiétude dans le jardin, c’est de rapporter des espèces qui se comportent de façon invasive », confie Éric à La Relève et La Peste. C’est un principe majeur : « Ne jamais réduire la diversité, c’est fondamental. C’est une priorité absolue. »
Cette règle d’or guide toutes les interventions : « Ou tu augmentes ou tu ne touches pas. » Cette approche précautionneuse est en opposition radicale au désir de domination absolue du jardinier de l’école classique. « La question est toujours : comment faire pour augmenter la biodiversité ou aider à la maintenir ? » Les résultats sont probants. « Il y a plus de grives », constate le jardinier.
La biodiversité ne sert pas uniquement à embellir l’espace, elle joue un rôle crucial dans le maintien de l’équilibre écologique. Les jardins punk, souvent décrits comme de véritables sanctuaires pour la faune et la flore, favorisent l’harmonie au sein des écosystèmes locaux. En ajoutant des cultures libérées et des plantations rebelles, chaque jardin devient un microcosme vivant.
Un manifeste politique et écologique
« Le mouvement punk naît du désespoir et de la rage », réaffirme Éric. Les réponses institutionnelles dérisoires face à une urgence écologique énorme le mettent très en colère. L’actualité politique cristallise cette colère. Les menaces contre la liberté d’expression, la montée de l’autoritarisme, l’inefficacité des arguments rationnels face au déni climatique…
« Tout pousse vers une radicalisation des positions. On a tous les outils, on informe tout le monde depuis des années », déplore-t-il. « Cette information, pourtant relayée par des institutions reconnues comme le GIEC, ne parvient pas à convaincre. »
Face à cette impasse, le jardin punk propose une alternative personnelle mais aussi territoriale concrète : « C’est une prise en main de nos vies. » Cette reconquête de l’autonomie passe par des gestes simples mais signifiants, accessibles à tous. « Plein de gens font des jardins punks sans leur donner cette appellation. »
Une révolution verte accessible
Le jardin punk n’est pas réservé aux propriétaires de grands terrains. Il peut s’appliquer partout où l’on peut intervenir sur un espace vert, qu’il soit privé ou public, grand ou petit.
L’objectif est de créer des « îlots de biodiversité » qui peuvent à terme constituer des corridors écologiques. « Par principe, comme c’est un endroit où on intervient très peu, il y a beaucoup, beaucoup plus de chances d’accueillir des espèces qu’on ne verrait pas forcément ailleurs. »
Cette approche populaire et respectueuse du jardinage pourrait bien représenter l’avenir. Face aux défis climatiques, à la raréfaction des ressources et à l’urbanisation croissante, le jardin punk offre une voie pragmatique pour réconcilier l’humain avec son environnement.
L’expérience d’Éric Lenoir en Bretagne comme en Bourgogne illustre à la fois l’urgence écologique et les possibilités d’action à portée de main. Son jardin punk, ouvert sur le sauvage, négocié avec la faune, observateur du climat, constitue un modèle reproductible et adaptable.
Un pragmatisme radical
Cette approche ne relève ni de l’idéalisme ni du désespoir, mais d’un pragmatisme radical. Elle assume les contradictions, accepte les échecs, négocie les cohabitations. Elle propose surtout une alternative concrète à l’impuissance face aux défis écologiques.
Penser punk et agir, c’est faire avec ce qu’on a, pour ce qu’on veut vraiment, en conscience des conséquences… pour peu qu’on accepte de bousculer habitudes et représentations.
Le jardin punk, initié par le paysagiste Éric Lenoir, se construit sur une réflexion critique vis-à-vis des méthodes de jardinage traditionnelles. Ces dernières, souvent perçues comme chronophages et exigeantes, sont remises en question au profit d’une approche plus respectueuse de la nature. Éric Lenoir, déjà formé aux techniques classiques du paysagisme, a su réinventer la manière de concevoir les jardins. Loin des rangées parfaitement alignées et des espaces rigides, le jardin punk embrasse le désordre organisé et laisse place à la biodiversité.
Une vision moderne qui englobe plusieurs principes fondamentaux
Maximiser la biodiversité en intégrant une variété d’espèces animales et végétales.
Minimiser l’intervention humaine, permettant à la nature de s’exprimer librement.
Optimiser l’impact écologique à travers des pratiques durables et respectueuses de l’environnement.
Renforcer la résilience face aux effets néfastes du changement climatique.
Rendre le jardinage accessible à tous, quel que soit le niveau d’expérience ou de budget.
Ce mouvement s’inspire des écoles de pensée qui favorisent le respect des cycles naturels. Par exemple, en interrogeant la nécessité d’arrosages fréquents, le jardin punk encourage l’utilisation de plantes parfaitement adaptées au climat local. De même, les arrosages traditionnels sont remplacés par des systèmes de collecte des eaux de pluie, soulignant ainsi un lien direct avec l’environnement
Les bénéfices d’une telle approche sont multiples
Amélioration de la santé du sol grâce à la diversité des racines.</li><li>Attraction des pollinisateurs, essentiels pour la production des fruits et légumes.</li><li>Création de refuges pour les insectes et autres animaux.
Propagation naturelle des graines, augmentant la régénération végétale.
Le jardin punk prône donc une esthétique où la nature créative est mise en lumière. Les espaces de vie des plantes se rejoignent, et le désordre est célébré comme un signe de vitalité. Une promenade dans ces jardins révèle une multitude de couleurs, de formes et de textures, où chaque plante raconte son histoire sans contrainte. Les adeptes de ce style de jardinage cultivent un vrai lien avec leur environnement, une démarche profondément engagée envers la planète.
En Provence, dans notre région aussi
Dans sa roseraie de Gérenton et sa pépinière au pied du Ventoux, Sylvie Brun fait pousser des merveilles tout en préservant la faune et la flore sauvage, un jardinage loin des gazons parfaits et des engrais chimiques. John, son mari par ailleurs aménageur de fourgons de loisirs, partage le plaisir en lui donnant ponctuellement un coup de main.
Au lieu de plier le vivant à nos désirs, le jardin punk compose avec l’existant, révèle et utilise les potentialités du lieu plutôt que de les contraindre. Ainsi, tondre très régulièrement, cela empêche plein d’insectes de trouver refuge dans les herbes. La pelouse n’est pas adaptée à chez nous, le green c’est anglais, adapté à leur climat très pluvieux. La prairie naturelle en zone sèche est très belle.
Dans ma roseraie, je fais seulement cinq tontes par an et il y a des zones que je ne fauche jamais. On peut le faire chez soi. Moi j’ai des vivaces qui reviennent chaque année et des graminées comme le calament nepeta qui a une odeur de… je vous laisse venir le découvrir à la Roseraie de Gérenton à Bédoin. Notre lieu c’est aussi un coin-cabane pour enfants, des expos, des rencontres, des soirées contes, des visites guidées.
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(1) 2884 Route de Flassan (D213) à Bédoin , contact@roses-anciennes-du-ventoux.com ou 07 67 88 99 34