Début septembre et pour près de quatre semaines se déroulera un procès hors norme à Paris. Celui de 14 personnes agées accusées de trafic de drogue (12 personnes car 2 sont mortes depuis). En fait d’avoir aidé des personnes qui le demandaient à se procurer via internet un barbiturique permettant de mettre fin à ses jours. Dans le cadre de ce procès un mormoironnais sera appelé à la barre comme témoin à décharge du très connu médecin humaniste de Velleron : Bernard Senet. Nous lui donnons la parole.
Jean-Pierre Seignon, agé de 73 ans, habite le hameau des Maridats à Mormoiron. Bien connu de nombreux-ses mormoironnais, il milite pour différentes causes sociale, écologique et d’émancipation tant locales que nationales telles la santé et le droit à l’ultime liberté: mettre fin à ses jours sans attendre de devenir un légume ou de subir une extinction en souffrances ou une quelconque et hypothérique décision divine.
Rappelons les faits: ce sont les Etats-Unis qui ont sommé courant 2018 plusieurs pays européens de déclencher des enquêtes sur un potentiel trafic de médicament assimilé à de la drogue. A ce jour, seule la France aurait, via l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclasesp) suivi l’ordre nord-américain et lancé la chasse. Dans18 régions de gendarmerie à travers toute la France, près de 300 officiers de police judiciaire depuis octobre 2019 reniflent et espionnent. Un déploiement inédit de fonctionnaires, un gâchis de deniers publics. Une liste de destinataires français de colis pouvant être « susceptibles de correspondre » à un barbiturique du nom de Pentobarbital leur a été fournie par « l’oncle Sam ».
Le débat sur la fin de vie
Le Pentobarbital, commercialisé sous le nom de Nembutal, est un barbiturique anesthésiant et médicament anticonvulsivant fabriqué par le laboratoire danois Lundbeck, qui détient une licence exclusive de production aux États-Unis. Il est utilisé pour accompagner sans souffrance ni angoisse, dans la tranquilité, la personne qui l’absorbe vec de l’eau par endormissement rapide puis profond.
Nombre de pays interdisant l’euthanasie active (1) ont pourtant légalisé l’arrêt des traitements à la demande du patient, interdit l’acharnement thérapeutique et institué des initiatives d’accompagnement des patients en fin de vie. L’euthanasie et le suicide assisté sont autorisés ou ont été légalisés sous différentes formes dès lors que le patient déclenche lui-même sa mort, c’est le cas dans nombre d’Etats aux États-Unis, en Belgique ou encore en Suisse et en Espagne, Belgique, Luxembourg, Allemagne, et Autriche et Portugal, Pays-Bas, Italie, Angleterre, Canada, Colombie (2) . En France, ce barbiturique était autorisé jusqu’en1996 pour la médecine humaine puis a été interdit, privant de fait les français-es de cette possibilité, de ce droit et criminalisant ceux et celles qui l’utilisent. Un retour en arrière préjudiciable sans pour autant répondre aux questions posées par la fin de vie.
Pourtant depuis de longues années un débat anime la société française sur la fin de vie, Dernièrement une discussion parlementaire avait eu lieu et une nouvelle loi devait être promulguée mais Macron décida après son cinglant échec aux élections européennes de la dissolution de l’Assemblée Nationale pas assez à sa botte. Résultat: plusieurs textes de loi débattus par les député-es pendant des semaines ou des mois sont passés à la trappe et le vieil ordre a perduré. Quels gâchis! Depuis, avec toute son hypocrisie, le nouveau et déjà périmé 1er ministre macroniste en sursis – François Bayrou – a fait voté une loi séparant les soins paliatifs de la fin de vie. Résultat : un chaos et l’insatisfaction généralisée des associations.
6 années d’enquêtes et de violences psychiques
Au terme de près de 6 ans d’enquêtes épuisantes visant des dizaines de personnes agées ou malades de 72 à 86 ans, d’une centaine de perquisitions au petit matin chez ces personnes réveillées en sursaut par des coups frappés à la porte de leur domicile , d’arrestation parfois menottées et de nuits passées en cellules, d’enlèvement et pillage des données d’ordinateurs, d’espionnage de communications téléphoniques, d’auditions en gendarmerie ou en hôtel de police, d’auditions par un juge d’instruction à Paris: le Procureur a décidé de poursuivre en justice jusqu’au procès. Devant une cour criminelle, composée de juges professionnels et non de jurés populaires. Il aurait pu simplement classer l’affaire au regard des débats qui animent la société française sur la fin de vie mais non, il fallait certainement montrer que la France était un bon élève docile des USA. Le procès commencera le 15 septembre et se terminera le 9 octobre 2025.
Au final de ce débordement de forces: à peine 130 petits flacons (3) d’un produit permettant de mettre fin à ses jours et entourés de ses proches selon la volonté des personnes concernées ont été saisis. Produit qu’elles se sont procurées par elles-mêmes via internet. Où est alors le trafic de drogue en la matière? d’autant que ces personnes sont bien toute consciente de leur choix renouvelé, principalement d’ailleurs des militant-es qui aiment la vie mais veulent choisir leur fin, et alors que selon les enquêtes d’opinion 70% des français-es sont favorables au droit de mourir dans la dignité, de mettre fin à ses jours dans la quiétude et d’être assisté-e pour ce faire.
Les accusés risquent des peines allant jusqu’à dix ans de prison! Plus que les escrocs et voleurs de tous poils, que ceux et celles qui détournent des fonds publics et que certains politicien-nes véreux-ses et corrompu-es vous regardant droit dans les yeux, des ministres « responsables mais pas coupables » ou/et de Président et personnalités portant bracelets électroniques.
Ils risquent la prison pour avoir osé mettre en accord leurs actes et leur pensée humaniste
Le décalage entre l’idéologie des « élites » et la population est flagrant, immense. Ce qu’il faut c’est une loi qui en soit vraiment une et qui décriminalise le suicide assisté. Cerise sur le gâteau, comme témoigne le nancéen Jean-Claude Couturier âgé de73 ans, psychologue clinicien pendant trente-six ans et membre actif de l’association « Ultime Liberté » : « Le juge m’a proposé une reconnaissance préalable de culpabilité, mais je lui ai dit que je tenais à aller en correctionnelle ! » car il est hors de question qu’on étouffe cette affaire et ces enjeux car ce n’est pas une histoire personnelle mais sociétale. Tout comme le vauclusien Bernard Senet qui lors de son arrestation et de son interrogatoire dans les locaux de la police à Marseille a refusé de bénéficier de son extraction pour raison médicale et a tenu à déposer devant l’officier de police judicaire au terme de plus de 24h passées en cellule.
Ces gens qui tentent de faire avancer une noble cause sont-ils des voyous? des voleurs? des trafiquants? simplement pour avoir tendu la main à son prochain? Sans aucun bénéfice personnel. Non pas et nous retrouvons là les ingrédients des politiciens réactionnaires et conservateurs qui, en leur temps, s’opposaient au droit à l’IVG et criminalisaient les femmes qui avaient du avoir recours à l’interruption volontaire de grossesse. Toujours clandestinement soit sur le territoire et dans les pires conditions sanitaires et psychologiques soit en devant s’exiler en Angleterre où la pratique était tolérée dans des établissements hospitaliers.
Pour la fin de vie il en est de même, ceux et celles qui peuvent payer ou font l’effort de réunir les fonds s’exilent à l’étranger pour mourir (Suisse, Belgique, Espagne,…) soit se résignent à la clandestinité dans leur propre pays. Une inégalité de plus, une injustice sociale qui met à mal notre devise républicaine d’égalité.
La déposition à venir du moirmoironnais (exclusivité)
Je vous présente les grandes lignes de ma déposition que je compte exprimer à la barre:
» Permettez-moi en préliminaires de mieux me présenter afin que vous sachiez d’où je parle. Je suis fils, petit-fils, neveu de Résistants, maquisards, déportés.
Depuis ma tendre enfance j’ai baigné dans le choix de la dignité, de la liberté, de l’humanisme et me suis moi-même engagé dans de nombreuses causes pour faire vivre ces valeurs qui font la grandeur des hommes et des femmes. Face souvent à la bassesse, à la compromission, aux petits intérêts, aux corporatismes, à l’indifférence. Je me considère comme autorisé à témoigner dans ce procès qui m’apparait comme une inversion de valeurs. C’est en effet des citoyen-nes qui mettent en actes la devise de la République « Liberté-Egalité-Fraternité » qui sont poursuivis alors que l’on pourrait s’attendre à ce que ce soient ceux et celles qui, au nom d’intérêts particuliers, amoindrissent cette belle et noble devise.
Merci donc à ces humanistes qui, comme en d’autres périodes sombres de notre Histoire, ont su et savent placer les intérêts collectifs au-dessus de leur propre intérêt. Et s’engagent concrètement pour apporter l’assistance, l’écoute, le réconfort et une voie de réalisation à chacun-e, celui de choisir le moment de sa mort.
Lorsque je me suis trouvé en situation d’échéances sombres physiques il y a quelques années j’ai heureusement trouvé sur mon chemin un être de lumière, dévoué, riche de son expérience tant de praticien professionnel qu’humaine. Bernard Senet a su prendre le temps de l’écoute et de l’empathie face à mon désarroi et mon aspiration à finir un parcours de vie qui ne m’apparaissait plus digne d’être vécu.
J’avais quelques années auparavant vécu ce dilemme avec l’état de santé de mon père.
Amputé, sur un fauteuil roulant après une riche vie d’engagements il ne supportait pas d’être réduit à un état de dépendance à autrui. Pour sa toilette et les actes de sa vie quotidienne. Il se trouvait atteint dans sa dignité.
Pourtant il avait toute sa tête par ailleurs, lisant la presse quotidienne, regardant en direct les débats à l’Assemblée Nationale et au Sénat, discutant avec les autres résidents de son EPAHD, prenant même la tête, à 80 ans, d’une résistance interne lorsque l’ARS voulu réduire les conditions d’hébergement des résidents, les déplacer dans un vieux sanatorium désaffecté, pour installer à leur place un lieu de rééducation pour personnes plus aisés de la capitale régionale.
A plusieurs reprises il a manifesté le souhait d’en finir avec cette vie, cette survie de dépendance. Il en était blessé dans son honneur. A plusieurs reprises nous en avons discuté mais je n’ai pas trouvé sur mon chemin, à l’époque, la personne qui aurait pu avec bienveillance répondre à ce cri du cœur, à cet appel. Son ultime appel.
Il est mort quelques temps après dans la solitude d’une nuit d’automne après que nous ayons passé la journée ensemble. Je ne souhaite à personne de vivre cette situation d’un proche, d’une connaissance à qui nous ne pouvons légalement apporté le réconfort tant attendu. Et pour qui, au petit matin, la sonnerie du téléphone retentit chez soi pour s’entendre dire « votre père est décédé cette nuit ». Un chien n’aurait pas subit une telle négation de sa dignité.
Or il est possible de partir tranquillement, entouré de ses proches et ami-es, d’une façon planifiée et sereine, dans l’amour et la présence bienveillante.
J’ai eu la chance de rencontrer Bernard Senet, ici inculpé et dont on ne sait plus si cette situation aberrante est un rêve ou un sinistre cauchemar. L’humaniste est mis au pilori, les lobby religieux et médicaux gardent le pouvoir exorbitant de nier nos valeurs républicaines et de refuser à autrui son dernier choix.
Bernard qui a mis toute sa vie au service d’autrui, qui a porté assistance aux femmes excisées, aux éxilés-réfugiés en besoin de soins médicaux, qui a été médecin des pompiers et a vécu bien d’autres engagements encore pour la défense de l’environnement et la qualité de notre air contre les pesticides ravageurs de santé et de vie, qui a ouvert un service de soins paliatifs dans l’hopital de sa ville et qui a toujours revendiqué l’aide qu’il avait apporté à des personnes qui demandaient à finir leur parcours de vie.
Lorsque B.Senet m’a indiqué comment je pouvais trouver une réponse à mon souhait de mettre fin à mes jours lorsque j’estimerai que le temps était venu, j’ai retrouvé un espoir, une porte de sortie digne, la sérénité. Paradoxe : le fait de m’être procuré les produits létaux et de les savoir à ma disposition m’a fait gagner de nouvelles années de vie.
Merci donc à ce vaillant combattant de notre dignité. A ces amoureux de la vie et de l’autre. Ces gens là devrait être reconnus et salués par la Nation toute entière.
Merci Bernard, merci à vous tous. »
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(1) L’euthanasie volontaire est le processus consistant à mettre fin aux jours d’une personne malade à sa demande ou avec son consentement explicite.
(2) En Irlande, une commission spéciale a également recommandé au gouvernement d’introduire une législation autorisant la mort assistée.
(3) Nous sommes 66 millions 665 649 habitants en France dont plus de 52 millions de majeurs de plus de 20 ans.
Pour aller plus loin:
. Débat national sur la fin de vie
. Directives anticipées et personne de confiance
. Le Choix citoyen pour une fin de vie
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Magnifique et sobre déposition, Jean Pierre; oui ces praticiens qui ont pris des risques pour que les personnes épuisées de souffrances et d’ angoisses finissent leur vie dans la dignité , soit qualifiés de « JUSTES »
Michele von Moos