Cultiver sans pesticides, cela peut être rentable !

agriculture: travailler et vivre sans pesticides

Le travail du sol par le labour perturbe la vie biologique de la terre et n’empêche en rien la repousse des plantes adventices indésirables.

Entre 2012 et 2023, sur neuf sites expérimentaux, l’Inrae a testé des conduites de cultures sans pesticides. Les résultats montrent une bonne performance économique pour certains systèmes de culture et une protection de l’environnement grandement améliorée.

Et si on se passait de pesticides ? C’est le pari tenu par les scientifiques de l’Institut national de recherche sur l’agronomie, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Leur conclusion : il est possible de tirer de bons revenus de ses récoltes sans utiliser de produits chimiques. Il faut pour cela modifier les pratiques culturales : étendre les successions des cultures sur 5 à 9 ans, diversifier les périodes de semis, limiter le travail du sol, faire de la prophylaxie (diversification des cultures, variétés résistantes) pour éviter le retour des maladies, savoir réagir quand un aléa survient. C’est l’enseignement tiré de plus de dix ans d’expérimentation menés sur 9 sites de l’Inrae mêlant exploitations de grandes cultures (céréales, oléagineux, protéagineux et cultures industrielles) et de polyculture-élevage. Les résultats de ce travail hors normes viennent d’être publiés dans la revue scientifique Plant disease.

Au début des années 2010, l’utilisation des pesticides est de plus en plus discutée. Le Grenelle de l’environnement a ainsi accouché d’un plan de réduction des phytosanitaires, Écophyto. Ce qui implique de trouver des solutions alternatives à des produits qui affectent gravement l’eau, le sol, l’air et la biodiversité et la santé humaine, mais assurent presque à coup sûr des rendements satisfaisants. Comment concilier protection de l’environnement et viabilité économique ? « Nous nous sommes dit qu’on ne pouvait pas laisser les agriculteurs prendre seuls les risques inhérents à un changement profond de pratique, se souvient Jean-Noël Aubertot, directeur de recherche à l’unité Agroécologie-innovations-territoires (Agir/Inrae). C’était à nous, chercheurs, d’aller au plus profond de la démarche pour identifier les pièges à éviter et trouver les solutions qui permettent de maintenir les volumes et la qualité des récoltes. »

Allonger les rotations, diversifier les productions

agriculture: expérimentation Rés0PestLe programme Res0pest, financé par deux projets de recherche Depghy-Expe et Ecophyto sur la période 2012-2023, repose donc sur sept sites appartenant à l’Inrae ainsi que deux autres situés au lycée agricole d’Auzeville et à l’école d’ingénieurs de Purpan (Haute-Garonne), où les chercheurs ont conçu et expérimenté des systèmes de culture sans pesticides. Ces neuf « laboratoires » à ciel ouvert couvrent le territoire national, du centre d’Estrées-Mons (Somme) aux cultures de betterave sucrière et de pommes de terre à celui de Mauguio (Hérault) où l’on cultive la luzerne, le blé dur, le pois chiche en climat méditerranéen, en passant par les exploitations en polyculture élevage de l’ouest de la France au Rheu (Côtes-d’Armor), à Nouzilly (Indre-et-Loire) et Lusignan (Vienne). « Nous avons visé d’emblée le système conventionnel, le plus répandu en France, et donc les engrais chimiques et le travail du sol étaient autorisés », précise Jean-Noël Aubertot.

Les phytosanitaires suppriment les défauts des rotations courtes. Avec des assolements sur trois années faisant alterner blé-orge-colza, la succession la plus courante en France, la présence des ennemis des culture perdure. Le retour d’une plantation se fait en effet sur des terrains où ont persisté des organismes nuisibles. « La meilleure solution pour éviter les maladies et donc les phytosanitaires, c’est d’allonger les rotations sur 5 à 9 ans afin que les insectes ou champignons inféodés à une culture disparaissent, explique Vincent Cellier, coordinateur du projet Rés0pest. Nous avons donc dans un premier temps mis en place de nouveaux systèmes de culture en combinant toutes les méthodes de la Protection agroécologique des cultures (Paec). »

Des expériences tous azimuts

exemple de combinaison technique sur le site expérimental BretenièreL’autre levier, c’est en effet la minimisation du travail du sol par le labour qui perturbe la vie biologique de la terre et qui, en soi, n’empêche en rien la repousse des plantes adventices indésirables. Ainsi, à Estrées-Mons, la rotation sur six ans a fait alterner betterave sucrière, blé tendre, pomme de terre, orge, haricot vert, colza et triticale (une céréale destinée à l’alimentation animale). À Lusignan, site en polyculture-élevage, la rotation sur 9 ans comprend du blé tendre, du colza oléagineux, du sorgho ensilage, un méteil (mélange de céréales et de légumineuses), du soja, de l’orge de printemps et une période de trois ans en prairie temporaire. « Nous ne nous sommes rien interdit et avons donc expérimenté des solutions innovantes, dont des cultures poussant en association sur la même parcelle, ce qui nécessite de mettre en place des outils de triage pour en assurer la valorisation », précise Vincent Cellier. La mise en place de ces nouveaux systèmes a exigé des apprentissages de la part des expérimentateurs, particulièrement sur les techniques de désherbage mécanique (ne pas hésiter à intervenir tôt) ainsi que sur les dates de semis des cultures ; semer tard dans la saison permettant d’assurer un départ rapide de la croissance des plantes.

Le programme a mis en exergue l’un des freins à cette diversification : le manque de débouchés. Un agriculteur seul ne peut décider d’une nouvelle mise en culture s’il n’existe pas une filière qui va lui acheter la récolte pour la stocker et la revendre à l’agro-industrie. Les chercheurs se sont donc assurés que tout nouvelle production allait bien trouver preneur localement. Ainsi, à Bretenière (Côte-d’Or), le centre Inrae a inclus du chanvre industriel dans ses rotations pour sa capacité à bien couvrir les sols et empêcher ainsi les repousses d’adventices parce qu’une chanvrière était présente à moins de 50 kilomètres.

Jusqu’à plus de 3 SMIC

Chaque année, les expérimentateurs et les chercheurs ont évalué les performances des systèmes testés. Leur analyse par modélisation montre ainsi des résultats généralement très positifs. Sans surprise, la durabilité environnementale estimée est « très élevée » tant au niveau de la qualité du milieu (eau, air, sol), que de la pression sur les ressources (eau, énergie) ou de la conservation de la biodiversité (faune, flore, micro-organismes du sol) selon l’échelle d’évaluation multicritère comprenant sept niveaux de « très faible » à « très élevée ». Au niveau économique, les performances mesurées sont globalement satisfaisantes. « Sur les dix années étudiées, les 4 systèmes de grande culture en agriculture conventionnelle (Auzeville, Bretenière, Estrées-Mons et Grignon), pour lesquels les performances économiques ont pu être quantifiées, ont généré une marge qui pourrait conduire dans 20% des cas à un revenu entre 1 et 2 SMIC, dans 45% des cas entre 2 et 3 SMIC et dans 35% à plus de 3 SMIC mensuels », se réjouit Jean-Noël Aubertot. Ces résultats ont de plus été obtenus sans qu’ait été intégré une augmentation éventuelle du prix payé à l’agriculteur pour un produit garanti sans pesticides.

Le bémol, c’est la dimension sociale, disparate, qui s’étend de « faible » à « élevée ». Les agriculteurs gagnent une meilleure santé en ne manipulant pas des produits dangereux, et il n’a pas été constaté de surcharge de travail malgré une conduite des cultures plus complexe. En revanche, les rendements plus faibles impliquent que la demande de la société pour une production de biens en quantité suffisante soit moins bien remplie. De plus, ces nouvelles pratiques ne génèrent pas de création d’emplois supplémentaires par rapport à des systèmes conventionnels.

L’article publié dans Plant disease marque la fin du projet Rés0pest. Mais celui-ci va être prolongé par le projet « 0Phyto ». Il intègrera cette fois des systèmes de culture en bio afin de dresser un tableau complet des différents types d’exploitation en France, pour obtenir enfin une démonstration complète de l’efficacité des politiques de réduction des pesticides toujours très combattues.

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source originelle: https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/agriculture/cultiver-sans-pesticides-cela-peut-etre-rentable_19142

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