Les Français dorment 6 h 50 en moyenne : « Le capitalisme produit l’épuisement, puis vend des solutions »

Manifestation contre l'épuisement au travailEntretien — Santé: Nous dormons de moins en moins. Ce n’est pas un problème d’hygiène de vie : c’est un symptôme politique, explique l’ethnographe Romain Huët, auteur du livre « De si violentes fatigues — Les devenirs politiques de l’épuisement quotidien » (1). Pour lui le capitalisme produit notre épuisement puis nous vend des solutions. C’est une boucle assez vertigineuse.

En cinquante ans, les Françaises et Français ont perdu 1 h 30 de sommeil. Ils dorment aujourd’hui 6 h 50 par nuit en moyenne, quatorze minutes de moins qu’en 2024, selon l’Institut national du sommeil et de la vigilance. Un chiffre qui dit quelque chose de nos nuits, mais aussi de notre vie, explique l’ethnographe Romain Huët.

De si violentes fatiguesMaître de conférences à l’université Rennes 2, il a passé des années à écouter des personnes en grande souffrance au sein d’une association de prévention contre le suicide. De cette enquête est né De si violentes fatigues — Les devenirs politiques de l’épuisement quotidien (éd. Presses universitaires de France, 2021), où il cherche à politiser l’épuisement ordinaire et à faire entendre qu’il s’agit non pas d’un problème individuel mais d’une critique de nos sociétés. Il est aussi cofondateur de « Cracker l’époque », un podcast des imaginaires politiques diffusé en partenariat avec la revue Collateral.

Reporterre — Les Françaises et Français dorment en moyenne 6 h 50 par nuit. Que vous inspire ce chiffre ?

Romain Huët — Ce qui me frappe d’abord, c’est l’effet que produit ce chiffre : une autoculpabilisation. On nous dit que la norme est de 7 à 9 heures de sommeil, et voilà que je suis encore en dessous. Résultat : je dois être encore plus fatigué que je ne le pensais. C’est paradoxal.

D’un côté, tout un arsenal de dispositifs — montres connectées, applications — me permet de mesurer mon sommeil avec une précision redoutable : durée, cycles, nombre de réveils. De l’autre, cette même mesure nourrit une industrie entière qui me vend du calme. Tisanes « nuit tranquille », gélules de mélatonine, programmes de sophrologie… Ce marketing du repos est très révélateur : celui qui achète la tisane, c’est précisément celui qui n’a pas le calme. Le capitalisme produit l’épuisement, puis le recapte en lui vendant des solutions. C’est une boucle assez vertigineuse.

Dans vos travaux, vous décrivez un épuisement devenu expérience commune. Quelle en est la source profonde ?

fatigue, manque de sommeil, épuisementLa fatigue dominante aujourd’hui n’est pas celle de quelqu’un qui fait trop de choses. C’est plus difficile à nommer, c’est une vie de plus en plus inexpressive. C’est-à-dire le sentiment que toutes les puissances qu’on pourrait avoir — au travail, dans les relations, dans la création — sont globalement empêchées de s’exprimer. Cette énergie entravée produit une saturation existentielle. Le sentiment du « à quoi bon ».

Les réseaux sociaux le manifestent très bien. Le scrolling, c’est exactement ça : une puissance disponible qui se dépense dans un monde qui n’en finit jamais, où la récompense est toujours dans l’attente de l’image suivante. C’est ce que Deleuze appelait « le dernier verre de l’alcoolique » — l’attente d’un plein qui ne vient jamais. Les gens que j’écoutais dans l’association de prévention contre le suicide ne me disaient pas qu’ils faisaient trop de choses. Ils me disaient qu’ils n’arrivaient plus à se retrouver dans la vie qu’ils menaient.

Ce n’est pas, pour autant, un réquisitoire contre la technologie ?

Non, pas du tout. Les réseaux permettent des choses extraordinaires — des prises de conscience, des coopérations, des solidarités. Ce qui m’inquiète, c’est autre chose : une organisation qui cherche à coloniser le temps pour en faire de la valeur. S’emparer des loisirs intérieurs pour en faire un objet de valorisation économique. Je parle des fragilités parce que ce sont elles qui m’inquiètent, pas la technologie en elle-même.

Vous parlez de vie « inexpressive ». Est-ce lié, dans le cas du travail, à ce que David Graeber appelait les « bullshit jobs » (les « boulots de merde ») ?

Oui, tout à fait. Et ce qui est frappant, c’est que même des métiers qui n’étaient pas des bullshit jobs le deviennent par la bureaucratisation. Prenez le personnel hospitalier : personne ne choisit de devenir infirmière ou infirmier parce qu’on aime poser des pansements à la chaîne. On y va pour une quête de soin, d’attention mutuelle, de relation humaine. La bureaucratie a réussi à casser précisément ça — à quantifier le temps nécessaire pour chaque soin, indépendamment de ce dont le malade a besoin.

Je le vis dans mon propre métier : je suis enseignant-chercheur, j’ai beaucoup de chance, mais je passe une part considérable de mes journées à répondre à des plateformes comme Parcoursup ou Mon Master.

Bureaucratiser, c’est enlever l’expressivité d’un métier, donc toute sa saveur.

Pourquoi est-il si difficile de relier cette fatigue à ces causes collectives ?

épuisement au travailToutes les structures sont faites pour que le problème soit individualisé. La fatigue, on en parle toujours de façon très située, très biographique, comme si rien de ce qui se passe dans le monde ne pouvait affecter concrètement notre vie intérieure. C’est faux, mais on a du mal à faire autrement. Et il y a quelque chose de révolutionnaire, précisément, dans le fait de politiser cet épuisement. Parce que si la tisane ne suffit plus, si aller voir un psy ne suffit plus, on n’est plus dans des formes d’accommodement individuel, on est dans quelque chose qui débouche nécessairement sur une politique, sur une remise en question des modes d’organisation de la société qui sont à l’origine de nos détresses.

Ce qui m’a interpellé dans l’association de prévention contre le suicide, c’est que le logiciel où l’on saisissait les appels — pour établir des statistiques — n’avait pas de catégorie « monde ». On pouvait classer un appel sous « difficultés amoureuses » ou « problèmes familiaux », mais pas sous « sentiment d’être désajusté par rapport à la société dans laquelle on vit ». Comme si cette cause n’existait pas. Or, pour moi, c’est la cause principale de notre épuisement : le fait que beaucoup de gens aient du mal à marcher de manière appropriée dans ce monde-là.

Le temps subtilisé par le capitalisme est au cœur de votre réflexion. Comment le percevez-vous comme question politique ?

C’est une question politique de grande ampleur, qui contraste singulièrement avec la manière dont les politiques débattent, rarement, du temps comme enjeu collectif. Le temps de la vie, c’est retrouver une compagnie à soi. Un moment de rafraîchissement, éveillé, que Paul Valéry appelait le « loisir intérieur ». Et on n’y arrive plus. Ce temps-là est capté — par le travail, par WhatsApp, par le boss qui attend une réponse le soir, par les réseaux sociaux. Même le temps vide, le creux entre les obligations, est pris d’assaut. Ce phénomène de colonisation du temps a toujours existé dans le capitalisme, mais il prend aujourd’hui des formes extrêmement radicales.

Cette fatigue affaiblit-elle notre capacité à agir politiquement ?

Oui et non. Oui, parce qu’il est difficile de trouver un rythme commun — si vous organisez une réunion un vendredi soir à 18 heures, beaucoup ne viendront pas, épuisés. Et c’est aussi fatigant de tracer des imaginaires systématiquement désavoués par l’actualité.

En même temps, je suis très attaché à ce que [le philosophe allemand] Walter Benjamin appelait le « pessimisme actif ». L’idée que c’est précisément à partir d’une vie précipitée dans le vide qu’un redressement devient possible. Quelqu’un de fatigué refuse. Il constate qu’il n’est plus capable de supporter davantage. [Le philosophe français] Georges Didi-Huberman a une belle formule : un geste de désespoir qui se transforme en geste de désir. Mais ce renversement-là ne se fait pas individuellement, il se fait dans nos communautés politiques, par la mise en lien des uns et des autres.

Comment concrètement « politiser la fatigue » ?

D’abord, accorder du soin à la parole. Énoncer son mal-être, sa fatigue, ses attentes déçues, et les partager — c’est important. Pour l’instant, ces paroles s’expriment dans des lieux très confidentiels : l’amitié, le cabinet du psy, le groupe de parole. Dans l’association, chaque personne me disait « Vous ne pouvez pas comprendre », convaincue de la singularité absolue de ce qu’elle vivait. Alors que j’entendais les mêmes mots, les mêmes plaintes ailleurs. Il y avait du commun dans toutes ces solitudes. Alors oui : nos épuisements sont politiques.

Il y a aussi la question des imaginaires. Partir de nos expériences déçues pour reformer une idée de ce que pourrait être une vie désirable. À quoi ressemblerait un travail dans lequel je m’épanouirais ? À quoi ressemblerait une relation dans laquelle j’aurais l’impression que c’est assez sympa à vivre ? Ces questions semblent naïves, mais elles sont la matière première d’une politique de la vie ordinaire.

Quel lien faites-vous entre cet épuisement et la crise écologique ?

Ce que je note, c’est que même cette aspiration à la nature est pensée de façon marchande. On nous vend une « expérience de nature » — le parc pour se réoxygéner, le weekend à la campagne —, toujours avec l’idée de retourner ensuite à la vie d’avant. On ne nous demande pas de suivre radicalement cette aspiration. Si on le faisait vraiment, on refuserait les cadences urbaines, on remettrait en cause une grande partie de notre vie quotidienne. La crise écologique et l’épuisement se rejoignent autour d’une même question fondamentale : qu’est-ce qu’une vie véritablement vécue ?

Que faudrait-il changer pour sortir de cette spirale ?

Je ne vais pas esquiver : l’ennemi politique, c’est le capitalisme comme mode d’organisation sociale. Si le temps n’est jamais le mien, s’il est toujours décidé de l’extérieur, cet extérieur a quand même un principe de direction générale — la performance, l’accumulation, l’accélération permanente. La reconquête du temps vécu suppose, à un moment, d’être un peu moins productif, ou de faire les choses autrement. C’est difficile à penser à l’intérieur du cadre capitaliste. Et puis il y a les inégalités au sein même de nos sociétés capitalistes : le weekend au calme pour se ressourcer n’est, par exemple, pas accessible à tous. La fatigue aussi se distribue socialement.

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Source originelle: « Reporterre »

(1) De si violentes fatigues — Les devenirs politiques de l’épuisement quotidien, de Romain Huët, aux Presses universitaires de France, 2021, 432 p., 22 euros.

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